15. J’effroi (1976)



ELLE EST

I

Elle est sur un chemin de pierre ses pieds font des flaques de sang ses jambes
sont meurtries d’épines les roses mangent ses bas-flancs

elle court aux cris de la victime et dans les nuits le hibou couine sous le bec
fauve des souris

elle catapulte sa poitrine s’enfonce dans les siècles mous s’écorche à l’échine
des fous qui font dans l’asphalte brûlé des plans de comète affolée

II

Le vent déterre ses cheveux lui fait des tresses de jusant écaille ses joues de
ciment

ses jupes sont des ailes d’aigle ses os sont rauques et de diamant ses fesses
enfournent des frissons et les désirs velus l’empoignent

elle est poussée dans les entrailles d’un manteau de fendillements

III

La pluie écarte ses crevasses elle mord des torrents dans son ventre ogresse
d’eau et de mouillure son palais fait de la fumée

ses hanches gonflent et le plaisir ses seins ruissellent jusqu’aux fleurs et le
clapot des graines molles presse la peau de ses corolles

elle est la proie et le déluge la chair de lait des yeux d’orage le chemin tordu des
vertiges

l’immaculée de son corps tremble et s’enracine dans la boue

IV

Elle est sur un chemin de boue de croûte effondrée qui la colle la glue calfeutre
ses chevilles la tache et natte des couronnes autour de ces jambes joufflues

elle est la bouche ensemencée de clous moisis qui l’égratignent l’épave d’arche
et de baisers que la tendresse a renflouée

elle est l’étrave des charrues et son corps gratte dans la glaise et son corps frotte
les étoiles que le vent prend dans ses membranes

et le vent lave le soleil la canicule broie la boue et la boue vole

V

Elle est sur un chemin de poudre marchande de pérennité champ de poussière
qui résume l’histoire des grands effritements

toutes les formes sont froissées et les silhouettes pliées et les orgasmes
barbouillés dans le vomi des saintetés

toutes les femmes sont cachées sous le ciseau du marbrier et les chameaux sont
des souliers et les chapeaux sont des cuvées et les murailles sont enfouies et les
ivresses rabougries et les chaos fossilisés

et tout est tout dans le poussier une mémoire époumonée

VI

Elle est le signe éternisé l’amour des orbes crucifiés l’amour en globe du
charnier

elle est le centre elle est le sang elle est la lumière éclatée…


jeudi 10 juin 1976