28. Vagabondages (1980)



L’AFRIQUE EST QUOI II

L’Afrique est quoi
la remontée du temps gluant
l’envie malade
de ramasser des
débris de racines
un vol en l’air au dessus de la mer
dans le blanc du désert
jusqu’aux grands troupeaux verts
vierges
la forêt sous les ailes monte comme un geyser
montre à feu et à fer
des bouts de savanes rouillées
des marges de sable mangées
et puis des pistes rouges
et des carrés de cendres
des flaches où le « jet » passe dans un reflet crispé
des bouillons de cambouis
des foyers
laids
et
l’espérance est salie
la voie noire est troquée


L’Afrique est quoi
le feu dehors gris et qui bouffe
les pores à l’aviation moisie
les joues de femmes
d’hommes
qui dégringolent jusqu’aux dents toutes les couleurs de la charte
et la trotteuse des cadrans
balaie
goutte à goutte l’Europe
est un lac où les rêves se mêlent dans la rouille
et la peau devient blette autant que les nuages
des épaves déguisées s’ouvrent les flancs pour manger
roues bleues roues plates fronts cabossés
le long des routes à cocotiers jusqu’à la ville libérée


L’Afrique est quoi
une photo d’agence à cornes
un tronc-cité comme un foetus
qui dit la vie des mots sacrés
« je trempe mes doigts dans les fleuves
en font l’origine et les fleurs
de l’histoire parfumée des arbres dans le ciel »


L’Afrique est quoi
la nuit mitée aux ronds de la lumière
arènes et nerfs
la corrida sanglante des moustiques
la chair des vents climatisés
et puis
dans les cheveux des lézards translucides
et puis
sur les chevilles des cancrelats hurlants
et l’ombre
claquée contre les murs comme un soulier


L’Afrique est quoi
le corps obtient le droit de s’affaisser
pénètre l’air épais
une pâle à poussière
et la terre se retourne sur des pommettes mortes
sur des âmes légères
des larmes avec du goût
d’avant
la croix
des charmes avec les chants
debout
et la femme sépia ses gros sanglots de verre
où le poids de la mère
revient


L’Afrique est quoi
une ruche en bambous où les pépins s’éteignent
une villa malade usée par les tornades
la chute et le dégât des masques
en plâtre
des tôles
frisées
les regards doux d’enfants qui regardent crouler
toute chose ennemie de la seconde acide
jusqu’à ce qu’à leur tour
leurs yeux croulent tout court


L’Afrique est quoi
jeux d’anches et hanches déhanchées
des boites à joie où le jus d’okoumé
s’écoule et moule les palais
c’est le jouet de marbre rose
l’oiseau bombé qui fait des poses
Ubu sorcier urbanisé
et les carcasses blanches assez
mouillées croûtées couvertes
la bière en mousse fait pisser
des parfums mous désespérés
et dans les sous-bois le ndjembé
étend des corps clitorisés


L’Afrique est quoi
l’Ogooué las
se dore la bedaine au soleil
Edouard le vieux et gentil piroguier
descend ses bras dans la mémoire traquée
jusqu’au village emmailloté dans la résine des fourrés
les torches élèvent des esprits
et dans les îles à lacs du sud
l’oncle affreux blanc défiguré défait ses nègres à la chocotte
oh la la
la panthère mange ses mollets
« Tcharapia »
le chant des perroquets saoulés énerve et crève le passé


L’Afrique est quoi
coupeurs de bois grand docteur lame
Bach ou chaînes à l’ivoire
missions bénites achats et ventes
sous sang peur joie
croix pierres et foi
mère cendre écho
fleur au fagot
singes à cravates et marigots
petits blancs rats d’Europe aussi
cruels et ronds que les toupies
eau grise à sel ciel gris à eau
claire douce et j’ai
l’Afrique à dos
l’Afrique au doigt


L’Afrique est quoi
une idée miroitante
l’idée mirobolante

1980